| Quelque
part dans le hameau de Montmary près de Saint-Maixant, Louise-Cécile, sans domicile
fixe, vient de donner naissance à un petit garçon. Ou précisément ? Dehors
? A l'abris d'un porche ? Chez une âme bienveillante ? Nul ne le sait et
ne le saura sans doute jamais. Qui est cette Louise-Cécile ? Quel âge a-t-elle
? D'ou vient elle ? Mes connaissances sur mon arrière, arrière, arrière grand-mère
s'arrêtent à un prénom... Le vingt-six au matin, c'est le cantonnier
du village qui ira déclarer la naissance du nouveau-né à la mairie, lui donnant
deux prénoms : Théodore et Noël... pas de patronyme mais un clin d'œil certainement
au jour de sa naissance qui lui restera plus tard comme nom de famille. Le lendemain
le petit Théodore est déposé devant l'hospice d'Aubusson avec ce petit mot accroché
à ses vêtements : " l'enfant est né le 25 décembre à Saint-Maixant ". Théodore
est immédiatement pris en charge par le personnel de l'hospice, coutumier du fait
à l'époque. Après quelques temps il sera placé dans des familles d'accueil
à Saint-Yrieix-la-Montagne où il sera successivement berger puis maçon
mais surtout deviendra un musicien de renom ! Au service militaire il apprendra
à lire et à écrire et de son mariage avec Anne Angélique Sanitas naîtront trois
enfants : Annette, mon arrière-grand-mère, Jean et Marie. Il s'éteint le 19
mai 1937 dans sa maison de Saint-Yrieix, laissant derrière lui un patrimoine musical
folklorique des plus riches ! Marion Le Bloa Janvier 2006 Voici
l'article de journal qui parut quelques jours après son décès
:
Le Memorial de la Creuse Samedi 12 juin 1937.
Dans le folklore de la Haute-Creuse. Noël Théodore et quelques musiciens
d'autrefois. Tout récemment on a inhumé à Saint-Yrieix-la-Montagne,
Noël Théodore, un des meilleurs musiciens de la région. Il y eut foule le jour
de ses obsèques et ce fut justice : Noël Théodore a tenu dans le pays un rôle
de premier ordre. Sans sortir du domaine du folklore, c'est le moment de parler
de ce rôle et de celui de quelques uns de ses collègues que j'ai connus ou dont
j'ai entendu parler. Dans notre contrée de rudes travailleurs et de vie pénible,
les fêtes d'autrefois étaient des dates importantes et les bals étaient par excellence
les meilleurs moyens de divertissement. Au reste, cela n'a guère changé. Il suffit
d'ouvrir le Mémorial à certaines dates pour constater que la danse est encore
en honneur dans les campagnes de la Haute-Creuse. Jadis, elle l'était peut-être
davantage car les bals ont disparu dans bien des villages où ils étaient particulièrement
en faveur. Les musiciens étaient surtout des joueurs de musette (chabrette)
et de vielle. Le plus ancien dont j'ai entendu parler était mon oncle Léonard
Pellangeon, mort très jeune malheureusement. Il montrait, paraît-il, des dispositions
particulièrement brillantes. Sa musette excellait à entraîner les maçons allant
à la "campagne" ou en revenant. Marveil, de la Brousse, commune de
Saint-Pierre-le-Bost, était très apprécié dans la région de Monteil et de Chataing.
| Gapari,
de la même région, était également un bon maître sonneur. Je l'ai vu un jour à
Chataing, à la Chandeleur, faisant le tour de la grange où devait se tenir le
bal, jouant, en attendant les danseurs, des airs vieux et simples, bien locaux,
se grisant de sa musique et réunissant à l'issue de la messe une foule de danseurs
et de danseuses. Gapari était la docilité même. Quand il avait joué longtemps
le même air, il suffisait qu'un auditeur dise "Gapari vira zou" pour que tout
de suite, le changement demandé soit opéré. Le vieux Rouby, de Magne, le père
Tirolireli comme on l'appelait, montrait une application remarquable quand
il jouait, vers le mardi-gras, pour qu'on ait de beaux raves ou de beaux chanvres.
Vers 1880, il y avait à Royère de bons musiciens parmi lesquels on remarquait
deux joueurs de musette, Andrieux de Vauveix et Gaudy, du Picq, mais surtout
Henri Géry, dit Patoly, qui faisait parler admirablement son violon. Géry
avait une précision, un sens du rythme et de la mesure qu'il n'est pas possible
de dépasser. Au Monteil-au-Vicomte, les deux musiciens les plus renommés
étaient Georges et Vergnaud. Georges avait une musette et Vergnaud une
vielle. On s'écrasait aux bals qu'ils tenaient les jours de noces, de ballades
ou de foires. Quand ils vinrent à Saint-Yrieix jouer à un mariage qui se célébrait
à Bessat, les petits écoliers de la commune, friands de bonne musique, allèrent
au-devant du cortège presque jusqu'au bois de Vernon pour bien entendre les musiciens
renommés. Il y avait alors à Saint-Yrieix même et dans la commune de bons joueurs
de musette. Pour aujourd'hui nous ne parlerons que des disparus. Jacques
Chatoux, marquant la mesure avec ses pieds comme la plupart de ses collègues,
jouait avec une justesse parfaite et faisait très bien danser. Il excellait dans
les vieilles danses carrées, auvergnates dont quelques unes ont été conservées.
Pierre Boyer, un peu moins précis peut-être, savait cependant bien
conduire un bal et divertir la jeunesse. Paradoux était un "musettaire" remarquablement
doué. Sa famille était originaire de la Vaux-Soubranne ; après son mariage
avec Marie Marin, de Magne, il habita notre commune et se fixa même quelques temps
au Maisonniaux. C'est là que je l'ai entendu et que j'ai pu noter plusieurs de
ses airs, en particulier une très belle polka et une valse splendide. Paradoux
mourut accidentellement à Vallière en revenant de "jouer une noce" à Lavaleix.
Le joueur de musette le mieux doué et le plus habile de notre région fut
évidemment Noël Théodore connu familièrement et amicalement de tout le
monde sous le nom de "Tiédor".
Il a tout le temps habité la commune de Saint-Yrieix. Il fut élevé à
la Valette chez les dames Rioblanc. Il alla ensuite au Maisonniaux, chez Janicot,
maréchal-ferrant, dont il garda quelques temps le bétail. |
Il manifesta, dès l'âge le plus tendre,
une passion irrésistible pour la musette ou chabrette. N'étant pas assez riche
pour avoir une belle outre recouverte de velours rouge, il en fabriqua une lui-même
avec le concours d'Auguste Janicot qui devait un peu plus tard, s'établir
maréchal à Saint-Yrieix et entendre tant de fois par la suite celui donc il avait
favorisé la vocation et les débuts. Les premiers airs inventés par Tiédor
étaient des appels aux voisins pour leur faire rassembler leurs brebis que lui-même
gardait en un troupeau commun. Du Cloux-Vallereix, on entendait chaque jour
Tiédor pousser son troupeau sous le bois de Turenne (bois du Maisonniaux), en
haut de la Côte l'Abeille. C'est en s'exerçant ainsi constamment matin et soir
qu'il acquit avec une musette rudimentaire l'art complet du joueur de chabrette.
Après son mariage avec Angèle Guillebaud ma cousine, Noël Théodore se fixa
à Saint-Yrieix où Mme Annette Legrand-Lenoir lui fit aménager une salle de bal
qui existe encore. C'est là que, pendant un demi-siècle, il devait diriger avec
maestria les divertissements chorégraphiques de toute la jeunesse du pays. Extrêmement
modeste de sa nature, Tiédor n'en était pas moins remarquablement doué au point
de vue musical. Il sut toujours tout mettre a profit : les airs d'autrefois dans
le pays, les chansons apportées de Paris ou d'ailleurs par les émigrants, les
bribes de toutes sortes entendues dans les champs, dans les réunions ou dans les
fêtes. Il a transposé, animé, amélioré, complété, harmonisé tout cela, peut-être
quelquefois à son insu, et tout naturellement sans se départir de sa modestie.
En tous cas, il a donné des marches entraînantes ou des airs capables de stimuler
les danseurs les plus indolents. Les joueurs de musette, contemporains de
Tiédor avaient de grandes qualités certainement ; ils conduisaient très bien les
bals mais les airs qu'ils jouaient étaient moins abondants, moins variés, moins
souples que ceux de Tiédor. Avec Tiédor, une danse était non seulement un exercice
de sport mais encore l'expression d'un sentiment. Et la richesse de ses ressources
musicales était si grande qu'une même danse pouvait être jouée sur des rythmes
totalement différents. Avec Tiédor, une mazurka, par exemple, pouvait avoir
une allure douce et langoureuse ou précipitée à plaisir. Cela dépendait du nombre
et de l'âge des danseurs, du milieu, de la fête ou de la réunion. Je l'ai entendu
à Royère produire une mazurka parfaite avec quatre motifs différents bien composés
et bien liés. A saint-Marc-à-Loubaud, j'ai entendu de lui une mazurka fine, cadencée,
presque lente. Vers la fin d'un bal, au Cloux-Vallereix, pour réveiller tout le
monde, il se payait la fantaisie de servir une mazurka précipitée et bouffonne,
qui était presque une course échevelée.
Tiédor n'est plus, comme ne sont
plus la plupart de ses collègues contemporains. Malgré les circonstances douloureuses
où je me trouve, il convenait de remplir un devoir de folkloriste. Nos vieux
musiciens qui, pendant plus d'un demi-siècle, ont semé la joie autour d'eux, ne
disparaîtront pas tout entiers. Un assez grand nombre de leurs airs parmi
les plus caractéristiques (environ cent cinquante) ont été recueillis et notés.
Ils font partie de notre patrimoine historique creusois. Nous devions bien
cela à ces bons ouvriers de notre région qui surent animer les fêtes locales ou
familiales de jadis et qui apportèrent aux générations d'autrefois beaucoup de
gaîté, beaucoup de vie et d'entrain et - pourquoi ne pas le dire aussi - un peu
de consolation. H. GERMOUTY |